Profession de foi de Frédéric Danton en 1914

C’est dommage que, sur Internet, le salon du Livre ancien d’Aubusson ait été passé sous un silence de bibliothèque. Même si les affaires ne couraient pas les allées et que les livres de nos auteurs étaient relativement rares (mention spéciale au passage à la Librairie Livresse, le seul bien fourni de ce côté..), c’était un bel endroit de rencontres.
J’y ai quand même tiré mon épingle du jeu en dénichant dans une pile (étonnant vu le nombre de gens passés avant moi !) le petit fascicule dont je vous présente un premier extrait aujourd’hui : la profession de foi de Frédéric Danton aux élections législatives de 1914 (un peu cher mais je me suis dit que j’étais pas sûr de retomber dessus). Cet extrait prend tout son sens quand on lit qu’il a été écrit le 2 avril 1914 et que l’Allemagne déclarait la guerre à la France 4 mois après presque jour pour jour…

dantonfoi1914

LA SITUATION EUROPEENNE

Outre les difficultés financières dans lesquelles la France se débat, il est encore un point très grave qui mérite toute l’attention des Français. C’est la situation extérieure.
Je ne rappellerai pas ici les événements qui se sont produits au cours de ces dernières années. Tout le monde a encore présente à la mémoire la terrible alerte de 1905, où nous fûmes à deux doigts de la guerre, après le vote de la loi de deux ans et le célèbre voyage de l’empereur d’Allemagne a Tanger. A ce moment, on s’en souvient, notre gouvernement dut s’incliner devant l’Allemagne et accepter d’aller à la conférence d’Algésiras, parce que nos forteresses étaient désarmées, qu’elles manquaient d’approvisionnements, et en un mot parce que notre armée n’était pas prête.

On se rappelle encore l’affaire des déserteurs allemands de Casablanca, en 1909, l’affaire d’Agadir, en 1911, véritable provocation allemande, qui fut suivie de l’abandon d’une partie du Congo par le ministre Caillaux, sur lequel pèse une terrible responsabilité morale. Il fallut encore s’incliner et livrer aux Prussiens un immense territoire africain, conquis par l’héroïsme et les sacrifices de nos explorateurs et de nos soldats.

A ce moment-là encore, nous fûmes bien près de la guerre; mais nous nous étions ressaisis et l’attitude résolue de la France en imposa à l’empereur Guillaume.
Toutefois la situation, reste très tendue. Depuis quelques années les incidents se multiplient : c’est la campagne odieuse menée en Allemagne contre notre Légion étrangère; c’est l’atterrissage de ballons et d’aéroplanes allemands sur le territoire français ; ce sont les incidents qui éclatent en Alsace et dans nos villes de l’Est; ce sont les agissements chaque jour plus audacieux des espions prussiens qui s’infiltrent chez nous, pénètrent partout, pour violer les secrets de la défense nationale.

On peut dire que nous vivons sur un volcan et que jamais, depuis 40 ans; la paix ne fut aussi précaire et aussi incertaine. La guerre est comme une épée de Damoclès toujours suspendue sur nos têtes.

Pendant qu’en France nous nous épuisons en luttes stériles, l’Allemagne ne cesse de s’armer à outrance, de s’outiller pour on ne sait quelles terribles éventualités. Elle construit sans arrêt des vaisseaux et des canons; elle élève des forteresses; elle crée de vastes camps de concentration et d’approvisionnement; et elle établit un réseau serré de voies stratégiques convergeant vers la France qui permettra à l’état-major allemand, suivant l’expression d’un général prussien, de nous écraser, dès la déclaration de guerre, « sous 500 trains par jour » en jetant, sur nous, en un minimum de temps, une masse de troupes qui brisera notre couverture et submergera notre frontière.

Non seulement l’Allemagne perfectionne son matériel, mais elle augmente ses troupes d’une façon considérable. A la fin de l’année 1912, le Reichstag vota une nouvelle augmentation d’effectifs de plus de 150.000 hommes, ce qui porta à 900.000 hommes les forces allemandes du temps de paix.

Devant cette menace non dissimulée, que devait faire la France? Devait-elle s’incliner, accepter cette suprématie redoutable de l’empire allemand, trembler à côté de cette force formidable qui n’attend que l’occasion de se déclencher pour nous écraser ?
Si nous consentions à ce renoncement, c’était inévitablement la guerre, car l’Allemagne nous sachant désarmés, ne manquerait pas de profiter de sa supériorité pour nous chercher une bonne petite querelle et recommencer le coup de 1870. C’était alors la fin de la France, qui se rayait elle-même du rang des nations et qui disparaissait de la carte du monde.

Le gouvernement d’alors, au mois de mars 1913,avec une vision exacte du danger qui nous menaçait,pensa que la France ne devait pas abdiquer ainsi et s’immoler elle-même. Plutôt que la guerre fatale,plutôt- que la défaite, plutôt que l’invasion, plutôt que voir la France ruinée, démembrée et perdue,le ministère Barthou estima qu’il fallait faire un effort pour opposer à l’armée allemande une armée française -renforcée, capable de défendre l’honneur du pays et l’intégrité du territoire.

C’est alors que le gouvernement déposa un projet d’augmentation de la durée du service militaire, et que la Chambre, à une grosse majorité, vota le retour au service de trois ans, approuvé par trois gouvernements successifs.

Cette loi constitue évidemment un sacrifice très lourd pour le pays, et je n’ai pas besoin de vous dire que j’en désirerais l’allègement si je ne consultais que mon sentiment personnel, et que je suis un fervent partisan d’une entente entre les nations pour arriver à un désarmement progressif général.
Mais il ne faut pas se leurrer d’illusions et l’heure de la paix universelle n’a pas encore sonné. La réalité apparaît menaçante et l’avenir est plein de dangers. C’est pourquoi j’estime que tant que la situation Européenne ne se sera pas améliorée, nous ne pouvons songer à diminuer notre armée, ni affaiblir nos forces, car ce serait courir à la guerre et au désastre.

Si nous voulons être respectés, soyons forts. Quoi qu’on en puisse dire, c’est la loi de trois ans qui nous a conservé la paix, car sans cette riposte de la France, l’Allemagne n’aurait pas différé plus longtemps l’agression qu’elle médite.

La paix vaut bien le sacrifice d’une année de plus sous les drapeaux, sacrifice que la jeunesse Française a d’ailleurs accepté allègrement, car elle a compris que s’il faut faire trois ans, il vaut mieux les faire dans les casernes françaises, sous le képi rouge, que sous le casque à pointe des Allemands. Le sacrifice des trois ans a été reconnu indispensable; il n’y a qu’à l’accepter virilement. Et si la charge est lourde, j’espère qu’elle ne pèsera pas éternellement sur le pays. Mais nous sommes dans une période dangereuse; l’honneur et l’existence du pays sont enjeu; il faut se montrer prêt à faire face à des menaces qui peuvent devenir demain des réalités douloureuses et terribles.

Haut les cœurs! citoyens; ne nous laissons pas aller à des chimères mensongères et décevantes. Il n’est pas un Français qui, pour se soustraire au sacrifice que la Patrie demande, voudrait revoir les misères et les hontes de 1870. Si le malheur voulait que nous soyons appelés encore une fois sur les champs de bataille, il faut que nous y allions avec toutes nos forces, avec notre armée, disciplinée, entraînée, prête à tous les sacrifices qui nous donneront la victoire. La France ne veut pas mourir; elle ne veut pas subir de nouveaux désastres et de nouvelles amputations; et je ne crois pas qu’aucun Creusois puisse approuver la campagne violente menée contre la loi de sauvegarde nationale votée l’an dernier à une grosse majorité par la Chambre.

Quant à moi, citoyens, je le déclare hautement, je mets l’honneur national et la sécurité du pays au dessus de tout, et jamais je ne consentirai à me faire le fossoyeur de la Patrie

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