Adaptation du Capitaine Corcoran au Théâtre

Lecteurs réguliers du blog, on ne vous le présente plus, vous le connaissez tous, et on vous a présenté les différentes déclinaisons (au cinéma, en bandes dessinées…) de ce succès littéraire signé Alfred Assollant. Mais il en est une pour laquelle nous étions restés quelque peu discret, c’est l’adaptation à grand spectacle de cette œuvre au théâtre. Cette lacune est désormais comblée.

Théâtre du Châtelet. – Les Aventures du Capitaine Corcoran, pièce en quatre actes et vingt-quatre tableaux de MM. Gavault, Berr et Vély , d’après le roman d’Alfred Assollant,. (Première représentation le jeudi 30 octobre 1902.)

Les aventures de Corcoran ne sont pas loin d’être aussi merveilleuses que celles de Bacchus, d’Her- cule, de Sémiramis et de Sésostris, les illustres précurseurs de ce capitaine dans les Indes ; et, sous le rapport de la longueur, elles rivalisent, avec le Mahâbhârata, qui compte 250,000 vers, si j’ai bonne mémoire. Mais ce serait un tort de croire que ce marin dartagnanesque fait un vulgaire voyage d’agrément au pays des bayadères fardées et des danses voluptueuses. Il y accompagne tout simplement un vieux savant, M. Tapon Vernouillet, qui se propose de pénétrer dans la patrie de Bouddha jusqu’aux remparts de Baghaverpour afin de rap porter à l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres un manuscrit hindou qui s’appelle du joli nom de Gouroukaramtah.

Un vieux savant parti à la recherche d’un vieux manuscrit hindou, est capable de toutes les audaces. Le pays soulevé par des révolutions terribles, l’antagonisme des rajahs et des Anglais, ceux-ci voulant à toute force imposer leur protectorat à ceux-là, les mystères des fakirs, les ballets genre Excelsior dans des palais trapus surchargés de sculptures en ronde bosse, les souterrains qui ressemblent à une ville troglodyte, rien ne l’arrête, ce vieux savant. Et Corcoran est forcé de le suivre, – et, au besoin, de le précéder – dans cette expédition aussi extraordinaire que celles de M. Jules Verne. Et c’est grâce à cela, grâce aussi à la passion de Corcoran pour la belle Sita, c’est grâce aux complications inévitables de la rivalité, de la jalousie et de la haine, que MM. Fontanes et Judic ont pu multiplier les beaux décors et les somptueux défilés, et que nous avons passé quatre heures sans ennui dans les éblouissements de la lumière électrique et dans les harmonies cuivrées de M. Baggers.

Il y a un méchant général Rao qui connaît toutes les formules en usage, toutes les ruses, tous les traquenards pour retarder le dénouement. Ce méchant général est aidé d’un capitaine anglais qui se faufile dans les secrets des rajahs, qui met une fausse barbe et des lunettes vertes, qui fait semblant d’herboriser mais qui prend des notes pour son gouvernement. Le capitaine anglais, c’est M. Gémier, assez mal à son aise sous l’uniforme rouge, et parlant à demi-voix comme s’il était encore à la Renaissance. Le général Rao, c’est M. Jean Froment, un gaillard de belle taille avec des épaules assez fortes pour porter toutes les cuirasses, tous les boucliers, tout l’attirail belliqueux enfin d’un hindou en temps de guerre.

A côté des deux traîtres, M. Pougaud et M. Zeller personnifient deux marins, l’un blanc et l’autre nègre, l’un petit et l’autre grand, l’un maigre et l’autre gras, chargés d’éclairer l’action dès qu’elle s’assombrit par trop. Leurs lazzis ont épanoui plus d’un visage. Le savant, c’est M. Jean Périer, hier Pelléas à l’Opéra-Comique, aujourd’hui Tapon Vernouillet à bord de l’Albatros, et M. Jean Périer n’est, certes, dépourvu ni de finesse, ni de talent. Corcoran, c’est M. Jean Daragon, à la voix sonore et au geste large. Les héroïnes vont par deux également : la princesse Sita, c’est Mlle Spindler, qui a un bien joli profil, et sa suivante (vous devinez déjà que cette suivante est courtisée par le déluré M. Pougaud), c’est Mlle Doriel, qui serait fort capable de jouer une scène de comédie, si son rôle en comportait.

Par ce tableau des interprètes, vous voyez que les directeurs du Châtelet n’ont pas lésiné sur les engagements d’artistes dignes de la vedette. Ces messieurs ont encore moins lésiné sur la mise en scène des Aventures du Capitaine Corcoran. Quelle débauche de sole et de velours, de gaze et de dentelles, d’or, d’argent et de pierres précieuses! C’est un ruissellement de chatoiements artistiquement combinés.

Il y a deux grands ballets et une apothéose. Le premier ballet est dansé par la « Royal Excentric Company » et il est fort original. Figurez-vous une série de danses clownesques, avec des costumes drolatiques et splendides à la fois, des perruques rouges à trois pointes, des pantalons bouffants, des justaucorps comme des soleils, et des grosses caisses qui s’agitent, et des clarinettes qui nasillardent, et des lèvres qui sifflent les contredanses. Le second est pompeux comme il sied aux devadasis chargées de célébrer les divinités : et il présente un lot considérable de belles filles peu vêtues, admirablement parées et « sachant charmer les yeux par des danses animées ». Quant à l’apothéose, elle représente l’entrée triomphale de Corcoran à Baghavapour, et elle nous montre son mariage avec Sita la fille du Rajah ; c’est dire les magnificences qu’on y a accumulées.

La soirée s’est donc terminée au milieu des bravos, et tout permet d’espérer que l’enthousiasme du public se manifestera de la sorte pendant de très longs mois…

(Le Monde Artiste Illustré – 02 novembre 1902)
EDMOND STOULLIG.

LE RIDEAU ARTISTIQUE ET LITTERAIRE
CHRONIQUE DRAMATIQUE

Toujours soucieuse de plaire à son fidèle public, la direction des théâtres Montparnasse, de Grenelle et des Gobelins fait journellement de grands sacrifices et tous ses efforts pour varier et corser son programme, soit avec les meilleurs drames du répertoire, soit avec ceux tout nouveaux qui viennent d’avoir le plus de succès aux théâtres des Boulevards, soit enfin avec les plus mouvementées des pièces à grand spectacle.
Continuant la série des surprises, c’est la pièce qui vient d’obtenir un si grand succès sur la scène du théâtre du Châtelet : LES Aventures du Capitaine Corcoran pièce à grand spectacle en 5 actes et 16 tableaux, de MM. Paul Gavault, Georges Berr et Adrien Vély, d’après le roman d’Alfred Assollant, qui a été choisie cette fois.
Corcoran, capitaine du vaisseau L’Albatros, accompagne le savant Tapon-Vernouillet, membre de l’Institut, dans les recherches d’un manuscrit sacré, le Gouroukaramtah; mais il faut aller chercher-ce manuscrit rare jusque dans les Indes, dans le royaume du rajah mahratte Holkar, en guerre avec les Anglais qui veulent lui imposer leur protectorat.
On assiste donc à toutes les péripéties du voyage mouvementé du capitaine Corcoran et de Tapon-Vernouillet, ainsi qu’à celles des deux mahurecs de l’équipage, le facétieux Kerdorec et le nègre Acajou.
C’est d’abord les démarches de Tapon pour obtenir un sauf-conduit du gouverneur des Indes; puis leur arrivée au palais du rajah Holkar, lequel est père d’une jolie fille, Sita, dont Corcoran devient amoureux; puis les démêlés de Corcoran avec le général mahratte Rao – fiancé de Sita qui ne l’aime pas – qui trahit Holkar en passant dans le camp ennemi, après avoir enlevé Sita et son amie Georgette; puis les ruses employées par Corcoran, Kerdorec et. Acajou pour délivrer les deux jeunes filles, et ensuite la défense des fugitifs dans une pagode hindoue où le général Rao tue son père en croyant faire feu sur Corcoran; puis la défaite des Anglais, malgré les manœuvres de l’officier espion Hatkins qui s’était introduit auprès d’Holkar pour livrer son royaume, et la mort de Rao tué par Sita qu’il voulait violenter; enfin la trouvaille du manuscrit sacré et le mariage de Sita avec Corcoran qui succède au rajah son beau-père.
Tout cela est charpenté de main de maître, bien conduit et bien interprété, au milieu d’une mise en scène splendide, de décors admirablement brossés et des divertissements féeriques.
En somme, le public sort de là charmé et les yeux éblouis.
Rhy d’Odefer.
(Le Rideau artistique et littéraire. Journal des théâtres Montparnasse, Grenelle et Gobelins 1904)

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