Pour rénover la tapisserie – 1922

Je suis tombé sur un article particulièrement intéressant tiré d’un numéro du Bulletin de la vie artistique de 1922. Cette revue d’Art avait entre autres comme rédacteur Guillaume Janneau, administrateur général du Mobilier national et des manufactures nationales de Beauvais et des Gobelins. Le Bulletin, partant du constat que l’art de la tapisserie est à rénover et par l’intermédiaire d’une discussion entre G. Janneau et Jean Ajalbert, critique d’Art et conservateur de la manufacture de Beauvais, organise un grand référendum auprès des critiques d’art de l’époque : quels sont les 3 artistes qu’il faudrait tisser pour rénover la tapisserie ?

Je vous passe aujourd’hui le texte en exergue et suivra en feuilleton les réponses des divers critiques de l’époque, où l’on pourra voir que, même si Aubusson n’était pas au départ de cette histoire, les citations régulières des critiques rappelant notre ville sont nombreuses. Histoire de rappeler que l’on ne peut faire tapisserie sans penser à Aubusson …

Pour rénover la tapisserie

Tandis que peintres et décorateurs, de toutes parts, créent des ateliers de tapisserie, la presse déplore qu’à ces chercheurs les manufactures nationales négligent de faire appel. D’où vient donc la mésentente? Sont-ce les manufactures qui repoussent les hommes nouveaux, ou ceux-ci dédaignent-ils de contribuer à cette renaissance quotidienne que doit-être la vie des grands établissements publics? La solution du problème, c’est à l’administrateur de la manufacture de Beauvais, M. Jean Ajalbert, de l’Académie Goncourt, que nous l’avons demandée. Aussi bien, critique, polémiste, romancier, voyageur, M. Jean Ajalbert aime-t-il promener sur toutes les formes actives de la vie sa clairvoyance et sa curiosité. Il est l’homme du monde le moins prévenu et le plus curieux d’agir utilement. C’est un homme de bonne foi et que les apparences n’abusent pas.

— Mais, objecte d’emblée M. Jean Ajalbert, pourquoi les peintres, s’ils se croient méconnus, ne prennent-ils aucune initiative ? Pourquoi ne cherchent-ils pas, en somme, à faire éditer leurs oeuvres ? Nous, hommes de lettres, attendons-nous sous l’orme la visite de l’éditeur? Les peintres se croient-ils étrangers aux conditions communes de la vie?

« L’art du lissier traverse effectivement une crise. Qui peut en augurer l’issue ? Qui peut prédire la décadence ou le relèvement du beau métier? On allègue le prix élevé de la tapisserie de lisse :
mais le cher n’est-il pas aussi le durable ? Et croit-on moins coûteux les mobiliers modernes en bois blanc ripoliné qu’il faut renouveler tous les ans ? Ne nous hâtons pas de porter en terre nos manufactures : efforçons-nous plutôt de les utiliser.

« Ce n’est pas, assurément, en imitant des tableaux qu’on ranimera les traditions dont elles sont les conservatoires. Or, les peintres, tout les premiers, qui prétendent rénover la tapisserie, la confondent avec la peinture décorative. Tel d’entre eux, sollicité par la manufacture d’étudier un carton, me recommandait récemment d’examiner son tableau du Salon : le moindre carton, fût-il médiocre, étudié conformément aux lois de la technique, ferait mieux notre affaire.

« La preuve est faite qu’une bonne toile n’est pas un bon carton, et qu’un grand peintre peut n’être qu’un méchant lissier.

« Aujourd’hui qu’on voit bien ce qu’il ne faut pas faire, l’opinion publique n’omet qu’une chose : c’est de découvrir des auteurs de cartons. En effet, tous les maîtres qu’on nous recommande
signent déjà les pièces de mobilier que tissent nos ateliers. Sont-elles enfin exposées? Nulle voix ne s’élève alors pouren prendre la défense.

« Il faudrait cependant effectuer un suprême essai. L’exposition des arts techniques est prochaine : Beauvais devrait y participer par un ensemble digne de son renom. Mais il est bien désirable
de substituer aux anciennes pratiques de commandes sans destination déterminée la méthode contraire. Il faudrait lier l’évolution de la tapisserie à celle du mobilier; en somme,  s’efforcer de rétablir ici le vieux régime du travail. Ce n’est plus vers la tenture murale qu’il faudrait, en effet, orienter nos recherches, mais vers la tapisserie de meuble.

« Aux artistes de nous y aider. Mais il leur faudrait apprendre une technique, et subordonner leur génie à des règles de pratique. Les plus déterminés novateurs ont causé avec moi, devant les métiers : je ne les ai jamais revus. Certains artistes modernes font bien de la tapisserie, mais qui n’a rien de commun avec la lisse : ce sont des pièces dont le point est gros et sommaire, et dont la contexture lâche ne ressemble en rien à la matière cohérente, dense et solide que créent nos métiers. Il y a donc un malentendu fondamental entre des artistes qui poursuivent leur oeuvre de peintres, et la technique même qu’ils croient pratiquer et qu’ils se flattent de régénérer.

« Il n’en faut pas moins poursuivre les expériences. Mais à qui faire appel ? On ne peut demander à l’administration de découvrir des inconnus : ses portes sont ouvertes, c’est assez. Elle est disposée à étudier avec sympathie toutes les suggestions qui lui sont faites : mais qu’on lui en fasse! Quand une direction des Beaux-Arts est ce que l’a faite M. Paul Léon; quand les administrateurs des manufactures sont les hommes de bonne volonté que sont Gustave Geffroy et, je l’affirme, moi-même, vraiment la critique peut faire oeuvre positive et constructive. Elle peut rendre service à l’Etat, en le conseillant, et en prenant une responsabilité.

— Sans doute, interrompons-nous,ne tient-il qu’à vous qu’elle le fasse.

— Votre manufacture exécuterait-elle les cartons des trois hommes que lui désignerait un référendum de la critique d’art ?

— J’y souscris d’avance.

— Voulez-vous permettre au Bulletin d’ouvrir cette consultation, et de vous apporter le voeu de la presse artistique ?

— C’est chose convenue. Apportez-moi les trois noms qu’elle proposera. Et nous ferons ensemble l’expérience. »

Le Bulletin, conformément au désir auquel le courageux critique du Bouquet de Beauvais fait un si bienveillant accueil, a l’honneur de transmettre à ses confrères l’invitation que leur adresse M. Jean Ajalbert. Il les prie cordialement de désigner les trois artistes vivants qui leur paraissent les mieux qualifiés pour fournir à la manufacture de bons cartons de tapisserie. Il publiera les réponses qui lui parviendront, conscient de faire de bon travail et fier de la collaboration des écrivains qui voudront bien l’aider à l’accomplir.

GUILLAUME JANNEAU.

 

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