Le savoir est-il une donnée comme les autres ?

On entend souvent dire que nous vivons dans l’ère de la « donnée ». Tout serait numérisable : nos noms, nos dossiers de santé, nos comptes bancaires et même, par extension, ce que nous savons faire. Dans nos entreprises, on parle de « gestion des connaissances » (Pardon ! “knowledge management” !! Comment ? je suis pas sur LinkedIn ? ah ! ) comme on gère un stock de fournitures. Mais à force de vouloir tout mettre dans des cases et des bases de données, ne ferait-on pas une petite erreur de jugement ? Peut-on vraiment traiter le savoir-faire d’un collègue avec la même froideur qu’un numéro de sécurité sociale ?

Pour bien comprendre, il faut faire un petit détour par la cuisine. Si je vous donne la liste exacte des ingrédients d’un grand chef (la donnée) et les étapes de sa recette (l’information), vous aurez tout le nécessaire sur le papier. Pourtant, il y a de fortes chances pour que votre plat n’ait pas le même goût que le sien. Pourquoi ? Parce qu’il manque ce fameux « savoir » qui ne se laisse pas mettre en bouteille.

 

Pyramide DICS.

Pyramide DICS.

En reprenant la pyramide DICS, (pour donnéesinformationconnaissances et sagesse de l’anglais DIKW pour datainformationknowledge et wisdom) qui se réfère à une classe de modèles représentant une liaison hiérarchique, sous forme pyramidale, entre les données, l’information, la connaissance et la sagesse, on dit que « En règle générale, l’information est définie en termes de données, la connaissance en termes d’informations et la sagesse en termes de connaissances».

Entre la donnée brute et la compétence réelle, il existe un fossé que le numérique peine encore à combler.

C’est d’ailleurs là que réside une vérité rassurante : le savoir et la compétence ne se piratent pas. On peut hacker une base de données, voler des fichiers confidentiels ou copier un code source en un clic. Mais on ne peut pas « pirater » l’expérience d’un artisan, l’intuition d’un diagnostic médical ou l’habileté d’un technicien. La compétence est un processus biologique et temporel. Elle demande du temps, de la répétition et une maturation que les raccourcis technologiques ne peuvent pas simuler. On peut voler le plan d’un édifice, on ne vole pas le talent du bâtisseur.

Cette distinction est capitale quand on parle d’Intelligence Artificielle. Aujourd’hui, les IA et les robots sont les rois de la donnée brute. Ils brassent des milliards d’informations à une vitesse vertigineuse. Mais précisément parce que le savoir n’est pas une donnée brute, il reste hors de portée de la simple puissance de calcul. Une machine peut régurgiter une procédure de gestion de conflit, elle ne « sentira » jamais la tension dans une pièce, cette électricité impalpable qui demande une réponse humaine, faite d’empathie et de nuance. Ce qui n’est pas codable n’est pas maîtrisable par un bot. L’IA imite la forme du savoir, mais elle n’en possède pas le fond, car elle n’a pas de corps pour l’expérimenter ni de conscience pour en saisir les enjeux.

C’est une grosse tendance de dire qu’à la suite de la numérisation de la connaissance, l’IA va remplacer le formateur mais la formation restera, quoi qu’on en dise, une affaire d’humains s’adressant à d’autres humains. Apprendre, ce n’est pas seulement remplir un réservoir vide avec des informations. C’est un échange de regards, un partage de doutes et de réussites. Un formateur humain ne se contente pas de délivrer un contenu ; il s’adapte aux blocages de son interlocuteur, il décode une moue de d’incompréhension, il encourage au bon moment.

L’humain sert de miroir et de guide. Il transmet cette part d’invisible — l’éthique, la passion, le sens du détail — que les algorithmes ignorent. On peut apprendre beaucoup de choses devant un écran, mais on ne devient véritablement compétent qu’au contact de ceux qui incarnent ce savoir.

En résumé, si l’on peut “numériser” les supports du savoir (cours, vidéos, manuels), la transmission de la compétence elle-même reste un acte de compagnonnage. Les outils sont là pour nous aider à partager des informations, c’est certain. Mais pour transformer ces informations en véritables réflexes et en intelligence de situation, rien ne remplacera jamais la chaleur d’un échange et le droit de se tromper ensemble. Le savoir n’est pas un fichier qu’on télécharge.

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