Continuité ou changement pédagogique ?

Dans ce contexte totalement nouveau de confinement et de “continuité pédagogique“, la formation à distance est au cœur de nombreuses préconisations et discussions, souvent en lien avec le numérique, mais sommes-nous réellement en train de faire de la formation à distance, là où même le mot de “continuité” parait avoir un sens connoté, comme si l’on devait faire comme avant, alors que rien n’est comme avant ?

On s’est engagé dans une sorte de course à la substitution de moyens et d’outils pour tenter de garder le contact et le lien social, là où ce lien a été volontairement rompu. On cherche tous à garder nos apprenants sous la main, parfois aux mêmes heures qu’avant, comme si l’on pouvait faire présentiel à distance.

Le modèle SAMR ne pourrait-il pas nous donner une fois de plus quelques pistes face à cette situation inédite ?

SUBSTITUER ?

C’est une des thématiques souvent abordées : Parlons maintien du lien. En un mois, je me suis retrouvé à tester et utiliser 7 outils de visioconférences différents : Discord et  Jitsi avec mes apprenants, Skype pour certains, Star Leaf et Les classes virtuelles Via sur les réunions de structure d’emploi, Zoom (sur 40 mn gratuite) quand Star Leaf n’assurait plus, les Classes virtuelles du CNED, sur Blackboard Collaborate, entre collègues, et cela sans ajouter les Whatsapp familiaux … ne me parlez pas de manque d’outils pour faire !

Chacun de ces outils fait ce pour quoi il est fait : se voir et se parler. Finalité pédagogique nouvelle ? ben, quand c’est pour remplir un énième formulaire, expliquer que c’est là qu’il faut cliquer ou corriger une évaluation, elle est proche de zéro…. mais nous avons créé et maintenu du lien social. On s’est vu. Preuve s’il en est que l’on fait de la substitution : on a fait présentiel à distance. La taxonomie de Bloom appliquée au modéle SAMR parle à ce stade de capacité de connaitre.  Nous sommes dans la capacité de nous re-connaitre, comme si l’on se raccrochait à l’idée visuelle d’exister encore dans une organisation, vivant la peur que l’on nous oublie, seul, chez nous ou que, parce qu’il ne nous répond pas, un de nos apprenants n’existe plus.

AUGMENTER ?

Dès le début du confinement, en fonction des parcours des apprenants, Il a fallu organiser la continuité. La première des réactions a été de transmettre du travail, occuper (parfois trop) pour montrer une fois de plus qu’on existait. La formation initiale et l’enseignement supérieur avaient des canaux pré-existants : ENT la plupart du temps. En ce qui concerne la formation Adultes, ces liens facilitant la création d’une communauté apprenante n’étaient pas toujours existants.

Chacun y a été, avec sa bonne volonté, de ses outils de transmission pédagogique sur le principe de : “Je teste, ça me va, je garde ça“. Pas le temps d’installer une méthode scientifique : tout tester, comparer, choisir. Il fallait réagir dans l’instant. J’ai vu des collègues se contenter d’ouvrir une classe virtuelle sur leur plage de cours habituelle, d’autres investir des plateformes d’enseignement à distance, détourner des applicatifs dans un but de lien pédagogique ou se retrouver sur Google Classroom, Microsoft Teams, Discord ou Slack.

Les retours institutionnels du genre “Attention RGPD” ont été noyés dans la masse et perçus comme négatifs face à une impérieuse nécessité de faire. Les débats d’outils et d’usages sont aussi passé au second plan face à l’afflux constant de propositions qui, sous couvert de solidarité, faisait plutôt office de test grandeur nature pour, parfois, d’obscurs plateformes pédagogiques signalant leurs tarifs habituels (Tiens, Blanche-neige, une jolie pomme rouge …).

Cette phase a, malgré tout, eu deux effets d’augmentation :

D’abord celle des compétences de chacun. Là où beaucoup freinaient à l’appropriation numérique, le nouveau challenge enseignant était de se montrer performant, au point même de crisper les nerfs de nombreux chercheurs et enseignants innovants depuis longtemps. J’ai reçu des tas de leçons qui m’ont beaucoup amusé mais, au moins, tout le monde a compris qu’une réunion en visio, c’était aussi facile que 2 heures de route pour se retrouver et qu’on était pas toujours obligé de voir les gens pour travailler avec eux. Bonne nouvelle.

Ensuite celle de la numérisation des cours : Dans un premier temps, simple pdf en ligne, il sont vite devenus rapidement plus dynamiques, interactifs, ludiques, visuels en utilisant des Padlet, Trello, Genially, des quiz sur Kahoot, la Quizinière entre autres, voire en créant des chaines youtube à foison….

Un des principaux freins à cette augmentation a pu être la limite du matériel à disposition de l’apprenant : Peut-il lire une vidéo ? télécharger et installer un logiciel ? Forcément, on s’est retrouvé avec une montée en ligne du concept de BYOD (Bring Your Own Device – Utilisez votre propre matériel) et de l’usage du portable notamment comme outil unique de connexion internet, et comme outil pédagogique pertinent, mais là aussi, même si le sujet est loin d’être épuisé, l’outil permettant les apprentissages tend à être intégré dans la vie quotidienne.

MODIFIER ?

Modifier ses pratiques, c’est souvent une révolution. On passe, par exemple, de l’attestation de déplacement dérogatoire à imprimer sur papier (que tous peuvent maîtriser, voire recopier) à une version numérique fonctionnant par QrCodes (Qui conceptualise l’autorisation). Le numérique permet d’effectuer une tâche différemment. L’intérêt de ce transfert en formation d’adultes, c’est que ce qui était prévu peut être continué : Nous avions des parcours de formations négociés et contractualisés, à nous de les réaliser autrement qu’en présentiel en se posant les bonnes questions.

La difficulté principale, c’est cette apparente prégnance de l’outil technologique : faire du e-learning, c’est, pour beaucoup, maîtriser le MONSTRE numérique et nous, notre métier, c’est de l’humain … Mmh.

Des débats, en visio, avec quelques collègues, m’ont permis de mesurer nos capacités à enclencher cette modification : elle est complexe. Nombreux sont ceux qui se retranchent derrière des “Ils ont besoin de moi, du contact humain que je leur apporte parce qu’ils sont isolés, perdus dans leurs parcours de vie, en demande …“.

Réduire la capacité de transmettre à un lien affectif que l’on ne pourrait créer qu’en présentiel  ?

L’affectif en formation fait l’objet de nombreux travaux et de nombreuses thèses (Intégrer la dimension socio-affective dans une formation incluant du distanciel : scénarisation et difficultésDimension socio-affective et abandon en formation
ouverte et à distance) . C’est une donnée prise en compte depuis longtemps dans les sources de l’apprenance  On connait les effets positifs du lien affectif enseignant-élève et j’ai déjà parlé de la nécessaire empathie du formateur en cherchant même des outils pour la conceptualiser, mais systématiser l’idée que cet affectif aurait besoin d’une présence physique est un peu rapide : Dans ce monde-là, les sites de rencontres n’existeraient pas et tous les gamers savent à quel point on peut s’attacher à un avatar.

En formation, les travaux d’Annie Jezegou tentent notamment de mettre un cadre de recherche autour de la capacité à mettre de la présence dans le e-learning (La présence en e-learning : modèle théorique et perspectives pour la recherche, Créer de la présence à distance en e-learning, Le modèle de la présence en e-learning. Une modélisation théorique au service de la pratique, notamment en contexte universitaire.)

“Un des défis du e-learning est de créer une présence nourrie par les transactions et des interactions socio-affectives que les apprenants entretiennent entre eux lorsqu’ils sont engagés dans une démarche de collaboration à distance. Un défi délicat et d’autant plus difficile à relever pour certains apprenants lorsque la collaboration n’est pas pour eux un processus naturel et automatique. Dès lors, ils peuvent avoir une attitude négative à l’égard de la collaboration et manifester une résistance à s’y engager (Derycke et D’Halluin, 1995 ; Bourgeois et Nizet, 1997 ; Arnaud, 2003)”

On le voit, modifier nos pratiques pédagogiques, nous formateurs, et nos parcours de formation pour les rendre transférables en formation à distance, ce n’est pas juste enchaîner des directives et des travaux sur une plateforme d’apprentissage, c’est d’abord se poser la question de ce que l’on transmet et des habiletés et compétences nécessaires au monde d’aujourd’hui, voire à celui d’après, si tant est qu’on ait la capacité de l’influencer.

REDÉFINIR ?

Nous sommes seuls. C’est brutal mais la crise que l’on traverse ensemble, nous la traversons isolés, distanciés. Le modèle SAMR parle de redéfinition quand la tâche possible à ce stade n’existait pas sans la technologie. On pourrait aller plus loin en pensant la redéfinition comme une obligation d’agilité face à un événement impensable auparavant. Nos chorégraphies dans la rue, dans les magasins ou en prévision de déconfinement, montrent cette adaptabilité aux conditions.

Construire des apprentissages sur la base du présentiel, en centrant les apprenants sur le formateur et sur des temps définis, c’est accentuer cet isolement : “Je suis présent de telle heure et telle heure et ensuite, retourne dans ta solitude“. De plus, le formateur est sur-occupé puisqu’il s’occupe de tous en même temps : Tiens ? Mise en lumière des défauts du présentiel en individualisation ?…

Redéfinir les taches d’apprentissage, c’est d’abord les distribuer autrement : C’est donner à des groupes d’apprenants la possibilité de faire des choix collectifs, d’exercer un esprit critique face à des challenges nouveaux, c’est créer des conditions de collaboration qui vont faire qu’une fois la visioconférence éteinte et le formateur absent, les échanges continuent, les conditions d’apprentissage perdurent et la présence reste, puisqu’elle a été distribuée. C’est un effet très efficace de la création d’une communauté d’apprentissage grâce aux outils numériques. Sur les premières mises en place de cela, j’étais fasciné par le fil d’échanges Discord de mes apprenants : propositions, sources, validations, tests … à des heures et sur des temps particulièrement non réglementaires. Comme si apprendre était devenu naturel (Quoi ? c’était donc ça le but ?).

Si les réseaux sociaux aiment autant les défis, les jeux d’esprit, les escape games, c’est qu’ils mettent à l’épreuve nos capacités collectives de réponse : Qui va trouver le premier ? qui trouvera toutes les réponses ? Nous tous. Les outils numériques permettent d’assurer des tâches entièrement nouvelles, le plus souvent créatives, ludiques parfois, mais aussi avec un retour immédiat de la part des utilisateurs : “Comment il a tué le game, lui avec sa rapidité de réponse !” . La validation par les pairs, basée sur la confiance, plutôt que par l’expert imposé, est une des données à prendre en compte dans ce nouvel écosystème où la médiatisation à outrance, et les fake news ultra-distribuées, créent un doute insidieux sur la valeur d’un savoir ou d’une compétence.

Au milieu d’un tel monde, inventer une réponse institutionnelle devient complexe. Penser Service Public, envisager le savoir comme un bien commun et non comme un marché où l’on espère “tirer son épingle du jeu“, en se réinventant, fait face à de nombreux freins. C’est pourtant essentiel car ce qui est certain c’est que les outils rigides auront du mal à se faire encore longtemps une place dans le monde d’après, à moins de prendre de très gros risques…. ah oui ! et puis du coup, plus personnellement, je risque d’être encore un moment ce grain de sable qui bouscule les vieux rouages trop bien huilés de la fabuleuse machine à apprendre…

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2 réponses

  1. 2 mai 2020

    […] de Jean-Noël Saintrapt : Continuité ou changement pédagogique ? […]

  2. 3 mai 2020

    […] avec l’humain et apprendre avec le numérique étaient des sujets sur lesquels je n’ai pas trop l’habitude de me taire (oui, je sais, des fois, je ferais mieux […]

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